Certaines races se choisissent sur catalogue. D’autres s’imposent quand on comprend ce qu’elles sont réellement, ce que mille ans de sélection naturelle ont construit, pierre après pierre, saison après saison. Le poney New Forest appartient à cette seconde catégorie. Son caractère, son pied, son mental : rien de tout cela ne s’explique sans la forêt qui l’a façonné.

La Nouvelle Forêt : un territoire qui forge une race
La New Forest s’étend sur vingt-six mille hectares dans le Hampshire, entre Southampton et Bournemouth. Marais, landes ouvertes, massifs boisés : un paysage que l’on traverse encore aujourd’hui à 60 km/h en croisant des poneys en liberté sur la route. Un monde à part, resté presque intact depuis mille ans.
Les premières traces écrites sur les poneys de la région remontent à 980. En 1016, le roi Canute légifère pour protéger le bétail que la forêt abrite. En 1066, Guillaume le Conquérant fait replanter l’ensemble du territoire pour alimenter ses chantiers navals et la région entre dans l’histoire sous le nom de Nova Foresta. Un élevage royal y voit le jour au Moyen Âge ; des poneys gallois sont introduits dès 1220 pour enrichir les troupeaux.
Le milieu fait le reste. Les terres fertiles appartiennent aux hommes. Les poneys, eux, évoluent dans les zones hostiles : landes battues par le vent, marécages, terrains accidentés. Survivre dans cet environnement exige un pied solide, de l’endurance, le sens de l’orientation et la capacité de se nourrir de presque rien. Pas de box, pas de ration distribuée à heure fixe. Juste la forêt, depuis des générations.
C’est là que naît la rusticité du New Forest. Et c’est là aussi que naît son intelligence.
Commoners, agisters, drifts : un système ancestral toujours vivant
La gestion de la forêt repose sur une organisation qui n’a pas fondamentalement changé depuis des siècles.
Les commoners sont les fermiers et habitants des cottages forestiers. Chacun dispose du droit de faire pâturer un nombre défini d’animaux dans la forêt, droit attaché à la propriété et transmis avec elle. Ce sont eux les véritables propriétaires des poneys en liberté.
Les agisters assurent la surveillance des animaux dans chacune des quatre zones qui composent la forêt. Nommés par les verderers, les autorités de la forêt, ils connaissent personnellement presque chaque poney. Chaque automne, ils organisent les drifts : de grands rassemblements où l’ensemble des animaux est réuni, vérifié, vermifugé et marqué au fer pour identifier leur propriétaire. Les mâles entiers non approuvés et les poneys destinés à la vente sont retirés à cette occasion.
Les juments et jeunes poneys vivent en troupeaux stables, revenant chaque année dans leurs zones de prédilection, leurs haunts. Les étalons sont régulièrement déplacés d’un troupeau à l’autre pour prévenir la consanguinité : une gestion naturelle de la reproduction qui remonte à plusieurs siècles et reste en vigueur aujourd’hui.
Ce système est la meilleure garantie que les poneys de la New Forest restent ce qu’ils ont toujours été : des animaux sains, robustes, sélectionnés autant par leur milieu que par les hommes.
La naissance du stud-book : 1890–1935
La sélection organisée débute à la fin du XIXe siècle. En 1875, un acte du Parlement place la surveillance des étalons sous l’autorité des verderers. En 1880, face à une dégradation sensible de la qualité des poneys, la Reine Victoria prête deux étalons arabes pour relever le niveau. En 1890, Lord Arthur Cecil et Lord Lucas fondent la Société pour l’Amélioration des poneys de la Nouvelle Forêt : le premier concours d’étalons a lieu cette année-là, reconduit chaque printemps par la suite.
En 1904, un étalon highland rejoint la forêt, suivi de poneys Exmoor et Dartmoor. Le premier volume du stud-book est publié en 1910, désignant SQUIB, né en 1814, comme le portrait type de la race. En 1935, le stud-book est définitivement fermé : aucune autre race ne peut désormais être introduite.
En 1938, les deux sociétés d’élevage existantes fusionnent pour former The New Forest Pony Breeding and Cattle Society (NFPBCS), gestionnaire du stud-book depuis lors, référence pour tous les livres généalogiques affiliés en Europe, dont celui de la France.
Un stud-book fermé depuis presque un siècle : c’est ce qui garantit à chaque poney New Forest inscrit une traçabilité totale sur de nombreuses générations.
Le standard de race : ce que dit le berceau
Le standard officiel défini par la NFPBCS est précis et sans ambiguïté. Taille maximale : 148 cm non ferré. Toutes les robes sont admises à l’exception du pie, des robes capées ou tachetées et du crème aux yeux bleus. Le modèle recherché est un poney de selle accompli : tête bien attachée, encolure correctement greffée, épaule longue et oblique, dos court, arrière-main solide, membres bien conformés, pieds sains, beaucoup d’os.
Le livre généalogique français précise que le New Forest doit être à la fois robuste et élégant, sans lourdeur excessive. Il insiste sur la qualité de l’épaule et sur la profondeur du corps.
Mais c’est une autre précision qui distingue ce standard de la plupart des autres : le caractère est un critère prépondérant. Pas une qualité annexe, pas un bonus. Un critère officiel, évalué à chaque approbation d’étalon, à chaque concours d’élevage. Une exigence inscrite dans les textes fondateurs de la race.
L’arrivée du poney New Forest en France : les années 1950–1970
Les premiers poneys d’origine britannique débarquent en France dans les années 1950. C’est toutefois à partir des années 1960 que les importations atteignent un volume suffisant pour transformer réellement l’élevage poney français. Portées par quelques négociants visionnaires et des éleveurs animés d’une passion sincère pour les races insulaires, les grandes familles britanniques arrivent ensemble : Shetland, Connemara, Welsh et New Forest.
Le premier étalon New Forest officiellement importé en France s’appelle HILLARY. Né en 1953 chez Miss Olive Burry par David Grey, il arrive à l’âge d’un an dans l’Yonne, chez Monsieur Bloch-Morange. Hillary rejoindra ensuite Jean Lassoux en Sologne. Son nom rend hommage à Sir Edmund Hillary, l’alpiniste néo-zélandais qui venait de conquérir l’Everest.
MUDEFORD SPARK arrive en 1956 avec sa mère. Il fait carrière dans l’Oise chez Joëlle Ferry et devient le géniteur de plusieurs étalons fondateurs de la race en France : Gana, Cyrano, Exeter, Gold, Icare, Nightingale des Ifs, et d’une excellente jument, Capricieuse.
Puis vient MERRIE MUSKET, gris, 1m44, champion en Grande-Bretagne en 1968 et 1969. Présenté au Salon de l’Agriculture à Paris en 1970, il fait forte impression et rejoint l’élevage de Jean Lassoux à Tyv. Ses produits français incluent les étalons Forest Park Pimento, Fudge du Galion, Index de Tyv, Joker de Tyv, Malyk de Tyv, et le triple champion de France de dressage Jéricho de Tyv. Merrie Musket est reconnu chef de lignée en France.
En parallèle, les éleveurs s’organisent en associations de races entre 1968 et 1970. Les Haras Nationaux prennent en charge la gestion des livres généalogiques. En 1975, le New Forest enregistre le plus grand nombre de naissances en race pure parmi toutes les races de poneys élevées sur le territoire français.
L’AFPNF et le National de race
L’Association Française du Poney New-Forest prend forme au tournant des années 1970. Co-fondée par Jean-Pierre Berthélémy du Bucq, qui en assure la présidence pendant plus de vingt ans, elle devient rapidement la deuxième association de races de poneys en France, avec 230 adhérents en 1985.
L’AFPNF gère le livre généalogique français, organise les approbations d’étalons et représente la race dans les instances officielles. Elle porte chaque année le National de race, devenu l’un des rendez-vous majeurs du poney de sport en France. De 1994 à 2023, ce rassemblement avait lieu à Lamotte-Beuvron, en Sologne, lors du Sologn’Pony : 2 500 poneys de toutes races, 3 600 cavaliers, 70 titres de champion dans 13 disciplines. Dorénavant, il prend place à Fontainebleau dans le cadre des So’Pony. Les New Forest y sont représentés chaque année, avec des résultats qui parlent d’eux-mêmes.
Un palmarès qui ne doit rien au hasard
Trente ans de compétition organisée en France ont apporté la même réponse, discipline après discipline.
En CSO, Opus du Montmain est champion de France B1 en 1994 sous la selle de Maëlle Loiseau. En 1995, Univers Varenne remporte le titre C1 et Truffe Ru Flavien le titre C2. En dressage, Jéricho de Tyv enchaîne trois titres de champion de France consécutifs en 1989, 1990 et 1991. En CCE, Willoway Piper’s Bay s’impose champion de complet ; Étoile d’Hardy concourt aux Championnats d’Europe de dressage. En attelage, Florence Dufresne devient en 1983 la première femme championne de France à deux poneys, avec ses deux ponettes New Forest.
Ce palmarès est le fruit d’une sélection cohérente, menée sur plusieurs décennies, autour de critères qui n’ont jamais varié : caractère, morphologie, aptitude sportive.
Aujourd’hui : une race à défendre
En 1998, 41 % des saillies de juments New Forest en France se faisaient déjà avec des étalons d’autres races. 72 % des saillies d’étalons New Forest produisaient des produits croisés. Le livre de référence de la race l’écrit sans détour : par le croisement, on peut agir sur la morphologie ou les allures, mais on perd ce que le New Forest possède en propre, son caractère, essence même de son héritage. Une qualité fondamentale qui ne se récupère pas.
C’est le choix que nous avons fait au Haras Qualescy : produire des poneys New Forest de race pure, sur deux axes distincts. Une lignée B ancrée dans la pure souche britannique, autour d’Outlaw Robinhood, l’un des rares étalons de ce gabarit approuvés en France, de Khloé du Midi, Vice-championne de France à 3 ans, et de New Candy du Ker, fille du Champion Suprême de la race 2022. Une lignée D orientée sport de haut niveau, avec des reproducteurs issus des meilleures lignées européennes.
Défendre la race pure, c’est savoir que certaines choses, une fois perdues, ne se recréent pas.
Sources
AFPNF / Haras Nationaux. Il était une fois… le New Forest en France. Association Française du Poney New-Forest.
New Forest Pony Breeding and Cattle Society (NFPBCS). Breed Standard and Registration Rules. https://www.newforestpony.com
New Forest National Park Authority. Commoners and the New Forest. https://www.newforestnpa.gov.uk
Verderers of the New Forest. The Agisters and the Drifts. https://www.verderers.org.uk
