Le sevrage du poulain est l’une des étapes les plus importantes de l’élevage équin. Dans beaucoup d’élevages, c’est une date fixée à l’avance, six mois, point. Les poulains nés en mai sont sevrés en novembre, qu’ils soient prêts ou non, que la jument soit épuisée ou encore en pleine forme, que la relation mère-poulain soit fusionnelle ou déjà naturellement en train de s’espacer.
Ce n’est pas comme ça que nous raisonnons. Le sevrage du poulain est une décision qui dépend de la jument, du poulain, de leur relation, et du contexte de l’élevage. Il peut se faire à quatre mois dans certains cas, à huit ou neuf mois dans d’autres. Ce qui compte, c’est que la décision soit réfléchie, pas automatique.

Ce que la science dit du sevrage précoce et brutal
Des études récentes ont montré que le sevrage abrupt à 4-6 mois induit des conséquences durables sur le développement du poulain, bien au-delà du stress immédiat de la séparation.
Une étude publiée dans Nature Communications en 2026 par Valenchon et al. (INRAE / CNRS) a utilisé l’IRM cérébrale pour comparer le développement neurologique de poulains sevrés brutalement à 6 mois et de poulains maintenus avec leur mère ¹. Les résultats sont clairs : la présence maternelle prolongée favorise la maturation des régions cérébrales impliquées dans la régulation sociale et physiologique, notamment l’hypothalamus, l’amygdale et le cortex cingulaire antérieur. Les poulains qui ont bénéficié d’une présence maternelle prolongée présentaient de meilleures compétences sociales, des comportements alimentaires plus efficaces, un gain de poids supérieur malgré moins de temps passé à manger, et des niveaux de cortisol plus faibles.
À l’inverse, les poulains sevrés précocement passaient plus de temps à s’alimenter sans pour autant prendre plus de poids, signe d’une efficacité métabolique réduite, et présentaient des perturbations du métabolisme lipidique et une réponse au stress altérée ¹.
Des études antérieures avaient déjà documenté les conséquences d’un sevrage brutal : stéréotypies locomotrices et orales, perturbations du métabolisme du cortisol, modifications de la longueur des télomères associées au vieillissement cellulaire accéléré ² ⁵.
Ce n’est pas de la sentimentalité. C’est de la biologie documentée.
À quel âge sevrer ?
Il n’y a pas de réponse universelle. Il y a des critères à évaluer ⁷.
Du côté du poulain
Le poulain doit être capable de s’alimenter de façon autonome avant d’être sevré. Cela signifie qu’il consomme régulièrement du foin, de l’herbe et son aliment de croissance, pas seulement par curiosité, mais de façon substantielle. Un poulain qui dépend encore majoritairement du lait maternel à l’heure du sevrage est un poulain sevré trop tôt ⁷.
L’état de santé général du poulain compte aussi. Un poulain qui a traversé une période de maladie, un retard de croissance ou un stress particulier bénéficie d’un délai supplémentaire auprès de sa mère.
Du côté de la jument
La jument donne des signaux. Une jument qui repousse son poulain, qui s’écarte au moment de la tétée, qui cherche à prendre de la distance, c’est une jument qui amorce naturellement le sevrage. Ce signal est précieux et mérite d’être respecté ².
À l’inverse, une jument très attachée à son poulain, dont la relation reste fusionnelle à six ou sept mois, n’est pas une jument qu’on sépare brutalement sans conséquences pour les deux ⁶.
La condition corporelle de la jument est également un critère. Si elle perd du poids de façon significative malgré une alimentation adaptée, c’est le signe que la lactation l’épuise, et qu’un sevrage dans un délai raisonnable s’impose pour préserver sa santé et sa capacité à être remise à la reproduction.
Du côté du contexte
La saison joue un rôle. Sevrer un poulain en automne sur une pâture dégradée, sans herbe disponible, dans le froid, n’est pas la même chose que sevrer un poulain au printemps sur une bonne prairie avec ses congénères. Le contexte alimentaire et social dans lequel le poulain sera accueilli après la séparation doit être anticipé ⁷.
Sevrage brutal ou progressif : ce que dit la pratique
Le sevrage brutal, séparation nette et immédiate, est le plus souvent pratiqué pour des raisons de simplicité logistique. Il est efficace dans certains contextes, notamment quand la jument doit être remise à la reproduction rapidement ou quand sa condition corporelle l’exige. Mais il génère un stress significatif pour les deux animaux, des vocalisations intenses, et peut induire des comportements indésirables durables chez certains poulains ⁵.
Le sevrage progressif, réduction graduelle des contacts mère-poulain sur plusieurs jours ou semaines, en augmentant les périodes de séparation avant la séparation définitive, réduit significativement le stress de la séparation. Des études de l’INRAE ont montré qu’une habituation progressive à la séparation diminue les effets négatifs du sevrage sur la mère et le poulain ³.
En pratique, le sevrage progressif est plus facile à mettre en œuvre quand on dispose de paddocks ou de stabulations permettant de gérer les animaux séparément tout en maintenant un contact visuel et olfactif pendant la phase de transition.
Le rôle du groupe social
La présence de congénères au moment du sevrage est un facteur de protection majeur. Un poulain sevré seul est un poulain en détresse. Un poulain sevré avec d’autres poulains du même âge, ou avec des juments calmes qui ne sont pas sa mère, traverse beaucoup mieux la séparation ². Si possible, séparer plusieurs poulains en même temps et les maintenir ensemble limite considérablement le stress individuel.
Tarir la jument : comment réduire la production laitière
Le tarissement de la jument est souvent négligé dans les articles sur le sevrage du poulain. C’est pourtant une étape qui mérite attention.
Réduire l’alimentation avant le sevrage
Dans les semaines précédant le sevrage, l’alimentation de la jument doit être progressivement réduite, notamment les concentrés et les fourrages riches. Cette réduction diminue la production laitière avant la séparation et facilite le tarissement après. Une jument qui produit peu de lait au moment du sevrage tarira plus facilement et plus rapidement ⁷.
Après la séparation
Après le sevrage, la jument doit être mise au sec, idéalement au pré, sur une pâture pauvre, avec accès à de l’eau et à du foin grossier. L’objectif est de réduire au maximum les apports énergétiques pour couper la production laitière. Éviter les fourrages riches, la luzerne, les concentrés.
Dans les premiers jours, les mamelles peuvent être tendues et douloureuses. Il ne faut pas traire la jument pour soulager, cela relancerait la production. La pression diminue naturellement en quelques jours à mesure que la production s’arrête ⁷.
Surveiller les mammites
Une rétention de lait mal gérée peut évoluer en mammite, infection des mamelles, avec chaleur, douleur et gonflement. Si les mamelles restent très chaudes et dures au-delà de cinq à sept jours après le sevrage, ou si la jument présente de la fièvre, consultez votre vétérinaire. Une mammite non traitée peut avoir des conséquences sérieuses sur la capacité de lactation future ⁷.
Notre approche au Haras Qualescy
Au Haras Qualescy, nous ne sevrons pas à une date fixe. Nous observons la dyade mère-poulain, nous évaluons l’autonomie alimentaire du poulain, la condition corporelle de la jument et les signaux que les deux animaux nous donnent. Le sevrage survient quand le moment est juste, pas quand le calendrier le dit.
Nous privilégions le sevrage progressif quand le contexte le permet, avec maintien d’un contact visuel pendant la phase de transition. Et nous veillons à ce que le poulain rejoigne un groupe social stable, pas à être isolé dans un box après une séparation brutale.
Ce n’est pas plus compliqué. C’est juste plus respectueux de ce que les animaux sont.
Sources
¹ Valenchon, M. et al. (2026). Affiliative behaviours regulate allostasis development and shape biobehavioural trajectories in horses. Nature Communications, 17, 47. https://doi.org/10.1038/s41467-025-66729-1
² Henry, S. et al. (2020). Domestic foal weaning: need for re-thinking breeding practices? Animals, 10, 361.
³ Lansade, L. et al. (2018). Progressive habituation to separation alleviates the negative effects of weaning in the mother and foal. Psychoneuroendocrinology, 97, 59–68.
⁴ Mach, N. et al. (2017). The effects of weaning methods on gut microbiota composition and horse physiology. Frontiers in Physiology, 8. https://doi.org/10.3389/fphys.2017.00535
⁵ Waran, N.K., Clarke, N. & Farnworth, M. (2008). The effects of weaning on the domestic horse (Equus caballus). Applied Animal Behaviour Science, 110, 42–57.
⁶ Lansade, L., Lévy, F., Parias, C., Reigner, F. & Górecka-Bruzda, A. (2022). Weaned horses, especially females, still prefer their dam after five months of separation. Animal, 16, 100636.
⁷ IFCE — Équipédia. Le sevrage du poulain. https://equipedia.ifce.fr
